Roland-Garros présente...

“Guga”,
ROI DE CŒUR
de "Roland"

Gustavo Kuerten

& Roland-Garros ,

UNE HISTOIRE D'AMOUR

UNIQUE

Des tenues bariolées, des bouclettes folles, un sourire grand comme le Brésil, une gestuelle et un cri reconnaissables entre mille, des matchs à couper le souffle et, finalement, un cœur offert à même la terre battue : un champion a t-il été plus identifié à un tournoi que Gustavo Kuerten à Roland-Garros, en ce stade où il a triomphé par trois fois (1997, 2000, 2001) ? Retour sur les années où Paris était gaga de "Guga".

Sommaire

Moi aussi, si j’avais pu crier "Guga !", je l’aurais fait.

Ce 25 mai 2008, dimanche d’ouverture de Roland-Garros, Paul-Henri Mathieu lui-même est un peu fan de l’adversaire qu’il vient d’éliminer. Sur le Central Philippe-Chatrier, ce n’est pas à la carrière de n’importe quel champion que le Français vient de mettre un terme. En battant Gustavo Kuerten en trois sets, un Kuerten qui n’est plus que l’ombre de lui-même tant sa hanche crie grâce, il clôture là les aventures d’un génial danseur de samba dégingandé, dégaine de surfeur et perpétuel sourire aux lèvres, venu droit de l'île de Santa Catarina pour conquérir tout autant la coupe des Mousquetaires – trois fois : 1997, 2000 et 2001 – que le coeur du public de Roland-Garros en général, et des Français en particulier.

C’est qu’il est exigeant, ce public de "Roland". Différent. Il ne donne pas facilement son affection. Exige des preuves de réciprocité, voire d'exclusivité. Mais quand il s’offre à quelqu’un, c’est sans réserve. “Le public l’encourageait plus que moi, se souvient Paul-Henri Mathieu. C’est rare, ici, pour un Français, de ne pas avoir la foule derrière soi. C'était le cas ce jour-là. Tout le monde criait pour "Guga". Et le plus fou, c’est que c’était normal.”

« L’impression de jouer une finale »

Paul-Henri Mathieu

« L'ambiance ce jour-là était incroyable. J'avais l'impression de jouer une finale. D’habitude, on ne remplit pas le Central sur un premier tour. Mais là, tout le monde savait qu’il s’agissait des adieux de “Guga” et les tribunes étaient pleines. C'est un joueur extraordinaire, une légende du tennis, et ce n’est pas toujours facile de jouer ce genre de match, où on est un peu le “méchant”, celui qui met un terme à la belle histoire. Mais cette fois-là, si, c’était sympa. “Guga” ne jouait quasiment plus depuis deux ans, était très limité dans ses déplacements du fond du court. Mais il avait encore un bon service et des fulgurances. Comme c'était son dernier match, j'ai fait en sorte qu'il prenne du plaisir. C’est ce qu’il était venu chercher une dernière fois, et les fans aussi. »

Gustavo Kuerten et Roland-Garros, c’est l’histoire d’un coup de foudre. Coup de foudre, au départ, entre un adolescent en proie au mal du pays et une équipe d’organisation indulgente : « C’était en 1993, ma première longue tournée en Europe, se remémore le Brésilien, pour l’occasion seulement escorté par son entraîneur emblématique et véritable « second père », Larri Passos. A Roland-Garros, pour ma première participation, j’ai atteint les quarts de finale en juniors. Et j’ai passé ma semaine à embêter les gens de la Porte 13 pour téléphoner chez moi tous les soirs. Normalement, ça ne se faisait pas. Pourtant, ils ont accepté… et en faisant cela ils m’ont beaucoup aidé. J’ai été touché de les voir aussi compréhensifs avec moi. »

Au point que lorsqu’il revient l’année suivante pour remporter le titre en double juniors, associé à l’Equatorien Nicolas Lapentti, le jeune Gustavo n’a pas oublié et vient leur exprimer toute sa reconnaissance en leur présentant sa mère et son frère aîné Rafael, venus cette fois à Paris accompagner leur graine de champion.

De “Guga” à Kuerten :
les jeunes années d'un champion

Palmarès à Roland-Garros

  • 3 titres en simple messieurs (1997, 2000 et 2001).
  • 36 succès pour 8 défaites.
  • 11 participations au total (la première en 1996, la dernière en 2008).
  • 24 matchs disputés sur le Central (le premier contre Evgueni Kafelnikov en 1997).
  • 1 titre en double juniors (1994, avec Nicolas Lapentti).
  • La « stat » : est à la fois vainqueur le plus mal classé de l’histoire de Roland-Garros (1997) et le seul joueur à y avoir triomphé en tant que n°1 mondial entre 1992 et 2011 (2001).

Et ailleurs

  • Vainqueur du Masters en 2000.
  • Vainqueur des Masters 1000 de Monte-Carlo en 1999 et 2001, Rome en 1999, Hambourg en 2000 et Cincinnati en 2001.
  • 43 semaines passées à la place de n°1 mondial.
  • 20 titres ATP en simple, 8 en double.

1997, La révélation :

« Le Picasso du tennis »

Entre le jeune garçon de Florianopolis et le plus grand tournoi au monde sur terre battue, l’histoire débute idéalement. Elle vire même à la romance le vendredi 30 mai 1997, lorsqu'au troisième tour, le stade tout entier se met à bruisser d’une folle rumeur : sur le court n°1, un obscur 66e mondial est en train de mettre à mal le bûcheron autrichien Thomas Muster, dit “Musterminator”, n°5 du classement et vainqueur du tournoi deux ans plus tôt ! Mené 2-0, balle de 3-0 contre lui, au cinquième set, il termine en trombe pour l’emporter sous les clameurs des tribunes (6/7 6/1 6/3 3/6 6/4).

« Gu-ga ! Gu-ga ! » : après les équipes du tournoi, c’est au tour du public de découvrir ce drôle de zigue, « assez loufoque sur un court, dégingandé, mélange de cigogne pour la démarche et de moineau pour la maigreur », comme l’intéressé se décrit lui-même, ajoutant au bestiaire l’image du « zèbre » pour désigner sa tenue rayée bleue et jaune surplombée de cheveux longs et ébouriffés. Si l’animal ne passe pas inaperçu dans la jungle de Roland-Garros, il n’a pas pour autant cherché ce look pétaradant : « C'est juste que vu mon classement, j'ai eu droit à la tenue dont les autres joueurs sous contrat avec la marque ne voulaient pas ! »

La star à l’époque chez Diadora, c’est Evgueni Kafelnikov, alors tenant du titre de Roland-Garros. Et à la suite d’une nouvelle “perf” de Kuerten en huitièmes aux dépens de l’Ukrainien Andrei Medvedev, récent vainqueur du Masters 1000 de Hambourg (5/7 6/1 6/2 1/6 7/5), le tableau place les deux hommes face à face en quarts de finale. Entre le Russe très sobre et l’exubérant Brésilien, le contraste est saisissant, et pas seulement dans les tenues : de son statut de n°3 mondial installé à son jeu de métronome, en passant par son attitude impassible, “Kafel” est l’exact opposé de “Guga”.

Mais comme Muster, c’est lui qui finit par plier au cinquième set face à ce curieux bonhomme presque désarticulé à la frappe, dont le râle guttural à l’impact de la balle dans sa raquette annonce bien souvent un point gagnant. Côté tribunes, sa victoire est encore plus nette, la foule conquise par l’invité surprise débraillé. « Je n’en revenais pas : c’était la première fois, si je mets de côté ce que j’avais connu au Brésil, que les gens me témoignaient autant d’affection. Alors même qu’ils ne me connaissaient pas ! »

Il faut croire que ce qu’ils ont vu leur a suffi. L’artiste a vaincu « la machine » qu’il n’espérait pourtant guère faire dérailler au départ. « Ce match-là, je me suis vu le perdre. A la fin du troisième set, je n’y croyais plus. Je me suis laissé aller. Je voulais juste profiter du moment, savourer chacun des derniers instants de cette magnifique aventure et m’imprimer des souvenirs. » Inattendue conséquence de ce lâcher prise : huit jeux inscrits consécutivement… et finalement douze des seize derniers de la partie (6/2 5/7 2/6 6/0 6/4) ! Un véritable déclic : le Brésilien se révèle à lui-même. Avant cela, il vivait pour le match suivant, dans l’idée que le conte de fées s’arrêterait à un moment ou un autre. Après… « En sortant du court, j’ai cherché une dernière fois Larri des yeux. Alors que nos regards se croisaient, j’ai compris. Il pensait la même chose que moi : ce Roland-Garros nous appartenait. C’était dingue, mais nous en avions la certitude. »

Joueur de Challengers, l'enfant de Florianopolis est en train d’écrire l’une des pages les plus folles de l’histoire du tennis. Après trois matchs consécutifs gagnés au cinquième set, il déroule en demies face à un joueur encore plus inattendu que lui, le qualifié Filip Dewulf, puis, porté toujours par son revers chatoyant et son toucher de balle exquis, balaye en finale un autre champion de Roland-Garros, celui des années 1993 et 1994, l’Espagnol Sergi Bruguera (6/3 6/4 6/3), devenant, de loin, le vainqueur le plus mal classé de l’histoire du tournoi. « Parmi tous les instants magiques que j’ai connus à Roland-Garros, la conquête de 1997 fut la plus incroyable. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que si je le rejouais des millions de fois, je ne finirais plus jamais champion de ce tournoi fou. »

«Un gars très cool, pas dépassé par ce qui lui arrivait»

Filip Dewulf

« Kuerten avait l’air très détaché… et il l’était. C'était un gars très cool, pas dépassé par l'ampleur de ce qui lui arrivait. Il a su garder son relâchement malgré la pression qui montait au fil des jours. Il était fait pour vivre sous les spotlights, être sur les podiums… Il fait ça très bien, avec un naturel magnifique, aujourd’hui encore quand il remet le trophée au champion de Roland-Garros. Ce détachement lui a permis de faire abstraction de la tension en fin de tournoi. Quand je compare la façon dont lui et moi avons géré ça, c’est le jour et la nuit. Il jouait très bien, imposait un rythme infernal – “son” rythme - et a continué à jouer ce tennis dans les derniers tours, malgré l’enjeu. Au contraire : il était apprécié du public et a su se servir de cette énergie pour le porter. Après, le voir gagner en 1997 est une surprise sur le moment mais la suite relativise : combien de gars ont gagné trois fois Roland-Garros ? »

1997 (66e mondial)

bat Slava Dosedel (RTC, 73e)

6/0 7/5 6/1

1ertour

bat Jonas Bjorkman (SUE, 23e)

6/4 6/2 4/6 7/5

2etour

bat Thomas Muster (AUT, 5e)

6/7 6/1 6/3 3/6 6/4

3etour

bat Andrei Medvedev (UKR, 20e)

5/7 6/1 6/2 1/6 7/5

8e definale

bat Evgueni Kafelnikov (RUS, 3e)

6/2 5/7 2/6 6/0 6/4

1/4 definale

bat Filip Dewulf (BEL, 122e)

6/1 3/6 6/1 7/6

1/2finale

Finale bat Sergi Bruguera (ESP, 19e)

6/3 6/4 6/2

2000, la confirmation:

« Les 40 minutes les plus éprouvantes de ma carrière »

Plus jamais champion, vraiment ? En réalité, en passant ainsi en revue le palmarès des quatre éditions précédentes du tournoi, Gustavo Kuerten vient d’ouvrir un nouveau chapitre dans le grand livre de Roland-Garros : le sien. Il mettra pourtant un moment à confirmer ce qui apparaît avec le recul comme une évidence. En 1998, il est encore un peu tendre à l’heure de revenir défendre sa couronne, et se fait surprendre dès le deuxième tour par un autre jeune dont on reparlera par la suite : Marat Safin. En 1999, grand favori pour le titre suite à ses succès à Monte-Carlo et Rome, il passe au travers de son quart de finale contre Andrei Medvedev.

Icône nationale au Brésil – "Dans notre pays, il y a trois idoles sportives : la sélection de football, Ayrton Senna et Gustavo Kuerten", selon les mots du footballeur Leonardo – il a du mal à porter ce lourd statut : "Tout à coup, mes résultats impactaient la vie de millions d’autres personnes que moi. Après mon premier titre à Roland-Garros, j’ai vu que j’avais ce pouvoir de faire chavirer une nation entière, toucher un peuple, transmettre du bonheur, rendre les journées de millions de Brésiliens meilleures, leur procurer du plaisir... ou de la peine selon mes résultats. Et moi qui adorais rendre les gens autour de moi heureux, il m’a fallu du temps pour faire abstraction de ça et retrouver le relâchement, le plaisir simple de jouer pour moi."

Le processus touche à sa fin en l’an 2000, lorsque Gustavo Kuerten soulève sa deuxième coupe des Mousquetaires. Comme en 1997, il offre son comptant d’émotions fortes à un public parisien friand de suspense et de retournements de situation, à commencer par ses retrouvailles en quarts de finale avec Evgueni Kafelnikov. Mené deux sets à un et 4-2 par le Russe, il s’en sort finalement in extremis (6/3 3/6 4/6 6/4 6/2).

Rebelote en demies face à un débutant à Roland-Garros du nom de Juan Carlos Ferrero. L’Espagnol mène lui aussi deux manches à une et 3-1 au quatrième, mais ne parvient pas plus à conclure. Kuerten le rescapé est toujours là. Le dix de der survient en finale, où il ne lui faut “que” quatre sets pour écarter Magnus Norman… quatre sets, mais onze balles de match, près de trois quarts d’heure s’écoulant entre la première sauvée par le Suédois et celle qui, enfin, lui offre la délivrance (6/2 6/3 2/6 7/6) !

« Je commençais à me dire que j’allais gagner »

Magnus Norman

« Kuerten était un adversaire redoutable parce qu’il pouvait frapper des coups gagnants des deux côtés, et ce depuis très loin derrière sa ligne. Cela faisait de lui un relanceur exceptionnel. Par ailleurs, avec sa grande taille, son service aussi était un point fort dont on ne parle pas assez. Tout cela faisait que sur terre, lorsqu’il était en confiance, c’était très difficile de le battre. Au quatrième set de notre finale, je commençais pourtant à me dire que j’allais gagner. J’avais la sensation de prendre le dessus physiquement. Il sortait de deux matchs durs, en cinq sets. Si je l’emmène encore dans un cinquième… Aujourd’hui encore, cette fin de quatrième set me revient parfois en mémoire. Et je me dis que j’aimerais vraiment pouvoir rejouer juste cette fin de set, y faire les choses un peu différemment. C’est ce qui a fait la différence à la fin : son expérience, avoir déjà gagné une finale de Grand chelem. Il avait déjà cette connexion avec le public parisien, aussi. Il était flamboyant, haut en couleurs, les gens l’adoraient et il s’en nourrissait. »

Le soulagement est à la hauteur « des quarante minutes les plus éprouvantes de ma carrière, des montagnes russes qui montaient et redescendaient. D’un certain point de vue, ce fut peut-être le match le plus important de ma vie pour l’impact qu’il a eu sur mon état d’esprit. Cette partie fut une leçon de dépassement de soi, avec la fatigue, les nerfs à fleur de peau, la frustration, le désespoir… mélangés, je le sais aujourd’hui, à une énorme trouille. Et malgré tout ça, j’ai su aller chercher ce deuxième titre. Si j’avais réussi cela, je pouvais tout réussir. Y compris devenir n°1 mondial. »

2000 (5e mondial)

bat Andreas Vinciguerra (SUE, 53e)

6/0 6/0 6/3

1ertour

bat Marcelo Charpentier (ARG, 230e)

7/6 6/2 6/2

2etour

bat Michael Chang (USA, 33e)

6/3 6/7 6/1 6/4

3etour

bat Nicolas Lapentti (ECU, 11e)

6/3 6/4 7/6

8e definale

bat Evgueni Kafelnikov (RUS, 4e)

6/3 3/6 4/6 6/4 6/2

1/4 definale

bat Juan Carlos Ferrero (ESP, 16e)

7/5 4/6 2/6 6/4 6/3

1/2finale

Finale bat Magnus Norman (SUE, 3e)

6/2 6/3 2/6 7/6

2001, la déclaration:

« Rien d’autre n’est comparable à cet instant »

Des mots aux actes, il s’écoulera moins d’un an. Quand il revient à Paris l’année suivante, Kuerten a cette fois pleinement changé de dimension : fin 2000, il a remporté le Masters de fin d’année en battant tour à tour Pete Sampras et Andre Agassi, les deux géants de la décennie écoulée. A Roland-Garros, il se présente dans le costume de numéro 1 mondial… statut qu’il assume en devenant le premier leader du classement ATP à triompher à Paris depuis Jim Courier, neuf ans plus tôt.

Et pourtant, encore, il souffre, cultivant le délicieux paradoxe d'être devenu un champion dominant du tournoi en y étant pourtant souvent été poussé dans ses retranchements... mais rarement battu à l'arrivée : sur neuf matchs en cinq sets disputés à Paris, il en aura gagné huit ! En huitièmes de finale de cette édition 2001, en plein “jour sans” et alors que le vent souffle en bourrasques sur le court Philippe-Chatrier, il doit même faire face à une balle de match contre un joueur issu des qualifications, l’Américain Michael Russell. Le point est sauvé à l’issue d’un interminable rallye de 26 coups joué la peur au ventre des deux côtés, un coup droit flottant de Kuerten prenant même la ligne avant qu’il ne gagne le point sous les vivas de la foule.

D’une balle

de match sauvée

à une convertie :

le match le plus

fou de la carrière de

“Guga”

Car si le public de Roland-Garros est connu pour s’enticher traditionnellement des David en passe de faire trébucher Goliath, “Guga” transcendait aussi ce schéma-là, en témoigne l’immense explosion de joie des tribunes trois sets plus tard, après un dernier smash victorieux du Brésilien. La sueur froide passée (3/6 4/6 7/6 6/3 6/1), celui-ci achève alors de déclarer sa flamme à Roland-Garros en traçant, à l’aide de sa raquette, un cœur à même la terre battue du Central, dans lequel il s’agenouille pour envoyer des baisers aux spectateurs.

« Au niveau des émotions, c’est le plus beau moment de ma carrière. Rien d’autre n’est comparable à cet instant. C’est “le” match que je retiendrais si je devais n’en choisir qu’un. Ma connexion avec le public était tellement forte… Ce cœur était ma manière de remercier les gens de leur soutien et du moment si fort que nous étions en train de vivre. Si j’avais pu me jeter dans les bras de chacun d’entre eux, je l’aurais fait. Ce match-là, logiquement, j’aurais dû le perdre. Mais il ne m’arrivait jamais grand-chose de logique à Roland-Garros. »

« Je suis resté l’homme qui a failli battre Kuerten »

Michael Russell

« “Ah oui, Russell, la balle de match, le cœur de “Guga” !” Pour les gens, je suis resté l’homme qui a failli battre Kuerten. C’est le sommet de ma carrière. Et pour moi aussi, c’est un souvenir fou. En entrant sur le court, j’espérais juste ne pas prendre trois fois 6/0. Puis il s’est passé tout autre chose… Alors oui, si j’avais gagné cette balle de match. Si j’avais battu Kuerten, si… C’aurait été différent, c’est sûr. Il y aurait eu un autre nom au palmarès de Roland-Garros, et à titre personnel j’aurais fait quart de finale en Grand chelem. Mais à ce compte-là on refait tous les matchs et des carrières entières. Moi, je suis heureux de la mienne. Quelque part, je suis un tout petit peu entré dans l’histoire du tennis… Il y a quelques années, j’ai revu “Guga” à Newport : je jouais le tournoi, tandis qu’il était intronisé au Hall of Fame. Et il avait parlé de moi dans son discours. Mon nom, cité au Hall of Fame... Alors non, aucun regret. Définitivement. »

Une vérité immuable s’impose toutefois à lui : à chaque fois qu’il passe les quarts de finale à Paris, il gagne à l’arrivée. Et quand il passe les quarts, c’est toujours aux dépens de son véritable porte-bonheur Porte d’Auteuil : Evgueni Kafelnikov. Leur rencontre de 2001 est la plus maîtrisée par un Kuerten qui, à l’issue de son succès en quatre sets, se voit qualifié par le Russe de « Picasso du tennis. Son jeu est le plus brillant que j’ai pu voir sur terre battue. »

Ni Juan Carlos Ferrero, cette fois surclassé en demies (6/4 6/4 6/3), ni Alex Corretja, emporté par la tempête après que le Brésilien a écarté une balle de break aux allures de balles de deux sets à rien (6/7 7/5 6/2 6/0), ne diront le contraire : une semaine après l’épisode Russell, il remporte son troisième Roland-Garros et rejoint le cercle restreint de champions l’ayant fait en étant passés à un petit point de la sortie.

2001 (n°1 mondial)

bat Guillermo Coria (ARG, 25e)

6/1 7/5 6/4

1ertour

bat Agustin Calleri (ARG, 74e)

6/4 6/4 6/4

2etour

bat Karim Alami (MAR, 109e)

6/3 6/7 7/6 6/2

3etour

bat Michael Russell (USA, 122e)

3/6 4/6 7/6 6/3 6/1

8e definale

bat Evgueni Kafelnikov (RUS, 7e)

6/1 3/6 7/6 6/4

1/4 definale

bat Juan Carlos Ferrero (ESP, 4e)

6/4 6/4 6/3

1/2finale

Finale bat Alex Corretja (ESP, 13e)

6/7 7/5 6/2 6/0

2002-2004, barouds d’honneur:

« Ici, c’est chez moi ! »



A26 ans, les grandes années de Gustavo Kuerten sont déjà derrière lui. C'est que son célèbre cri n’avait pas pour but d'amuser les apprentis vocalistes en tous genres : lourdement blessé à la hanche, le Brésilien quitte progressivement le devant de la scène, malgré deux opérations successives pour tenter d'enrayer le déclin.

En 2002, il est présent sur les courts parisiens moins de trois mois après être passé sur le billard, et réussit l’exploit de passer trois tours, dont un en cinq sets face à l’Italien Davide Sanguinetti, qu’il conclut en effectuant un tour d’honneur sur le court Suzanne-Lenglen, tapant dans les mains de ses supporters, hilare… heureux d’être là, simplement. « Tout le monde l’adore, en sourira Sanguinetti, fataliste. C’est le roi de Roland-Garros, c’est tout ! »

L’homme du cinquième

8 victoires en 9 matchs

au cinquième set à Roland-Garros

Victoire

Thomas Muster

6/7 6/1 6/3 3/6 6/4

1997

Andrei Medvedev

5/7 6/1 6/2 1/6 7/5

1997

Evgueni Kafelnikov

6/2 5/7 2/6 6/0 6/4

1997

Evgueni Kafelnikov

6/3 3/6 4/6 6/4 6/2

2000

Juan Carlos Ferrero

7/5 4/6 2/6 6/4 6/3

2000

Michael Russell

3/6 4/6 7/6 6/3 6/1

2001

Davide Sanguinetti

6/7 6/2 4/6 6/4 6/3

2002

Nicolas Almagro

7/5 7/6 1/6 3/6 7/5

2004

Défaite

Marat Safin

3/6 7/6 3/6 6/1 6/4

1998

Mais son chant du cygne a lieu en 2004, quand il réalise un magnifique récital au troisième tour aux dépens du nouveau numéro 1 mondial en exercice, un certain... Roger Federer. Une victoire nette, trois fois 6/4, pour laquelle il se souvient s’être dit tout au long du match, comme un mantra : « Mon vieux, tu es peut-être le meilleur joueur du monde, l’un des meilleurs joueurs de l’Histoire, même, mais ici c’est chez moi. » Ce sera la seule défaite du champion suisse en première semaine de Grand chelem sur toute une décennie (2003-2013).

Trois ans avant ses adieux aux allures d’exhibition face à Paul-Henri Mathieu, “Guga” dispute son dernier Roland-Garros en tant qu’entrant direct en 2005. Battu sans gloire au premier tour par le crocodile espagnol David Sanchez, il règne pourtant une ambiance indescriptible sur l'intimiste court n°2, où la foule soutient, encourage, chante même, son champion au crépuscule.

« Ma plus grande fierté, c’est d’avoir contribué à rendre le tennis plus populaire et humain, philosophe ce dernier. Quand j’étais jeune, les idoles avaient l’air d’appartenir à un monde à part. Certains avaient un comportement si hautain et distant qu’on avait l’impression qu’ils arrivaient dans leur vaisseau spatial pour jouer une partie et qu’ils repartaient tout de suite après vers leur planète d’origine. Il y avait des exceptions – rares – mais c’était comme si l’accession au statut d’icône impliquait une forme d’inaccessibilité. »

« J’ai pris conscience que Roland-Garros serait pour moi le tournoi le plus difficile à conquérir »

Roger Federer

« Ma défaite contre “Guga” à Roland-Garros est de ce genre de défaites qui vous frappent. Ce match m’a fait prendre conscience que Roland-Garros allait certainement être pour moi le tournoi le plus difficile à conquérir. Jusque-là, je pensais être bon sur terre battue, mais avec cette défaite surprise j’ai compris que je ne l’étais pas encore assez. Kuerten n’était pas au mieux avec sa hanche, avait déjà joué cinq sets au tour d’avant, et pourtant j’avais perdu en trois sets. J’étais le favori logique mais il ne m’avait laissé aucune chance. Il avait bien servi, n’avait rien loupé, gagné les rallyes et, progressivement, j’avais perdu mon jeu de jambes et ma confiance. Ce qui m’avait marqué aussi, c’est à quel point le public était derrière lui. Là aussi, j’avais perdu (sourire). Mais c’était dans la plus grande sportivité. A l’image de “Guga”. A ce niveau, c’était toujours un plaisir de jouer contre lui. »

« J‘étais à l’opposé de ce stéréotype. Les gens venaient me parler. Ils adoraient le grand gamin qui n’arrêtait pas de rire et de plaisanter avec eux. Ils me trouvaient sympathique avant d’être charismatique. Je parlais de la même façon aux dirigeants, aux journalistes et aux vendeurs de pop-corn. Cela donnait un côté jovial et humain au tennis. Je suis devenu le champion qui parlait à tout le monde, et j’espère l’être resté. »

Quinze jours après cette sortie (pas si) discrète de Kuerten au premier tour de l’édition 2005, Rafael Nadal remporte son premier Roland-Garros. Une nouvelle ère débute... mais la fidélité du public parisien à son chouchou demeure. 2007, 2011 ou 2015 ; il fallait le voir, depuis la tribune présidentielle ou sur le podium protocolaire, voler la vedette à l’applaudimètre aux finalistes à l’affiche, pour mesurer à quel point les années qui passent n'y changent rien : Roland-Garros demeure gaga de son “Guga”.

Une nouvelle corde à son arc:

La révolution Luxilon

Gustavo Kuerten fut aussi un pionnier en matière de matériel. Sur le conseil de son entourage, c’est lui qui fut à l’origine de la révolution incarnée par les cordages synthétiques à la fin des années 90.

Le premier jour que j'ai passé à Roland-Garros a eu un énorme impact sur ma vie. Après cela, j'ai su à quoi rêver. » “A quoi”, et aussi “comment”. Si sa première visite à Roland-Garros, à 15 ans, a donné à Gustavo Kuerten un but dans la vie, elle lui aura aussi indiqué la voie à suivre. En 1993, dans la foulée de sa participation au tournoi junior, le jeune Brésilien a l’occasion d’assister à la finale du simple messieurs opposant Sergi Bruguera à Jim Courier. Cinq sets épiques qui le subjuguèrent… et lui firent comprendre mieux que mille discours dans quelle direction Larri Passos tentait de l’amener à l’entraînement : « Courier symbolisait la vitesse, Bruguera était le maître des effets. Comment se comporterait un joueur qui saurait allier les deux ? »

En soi, l’idée n’a rien de visionnaire. Bien d’autres l’ont eu avant lui, sans pour autant parvenir à la mettre en pratique. Car sa réalisation relève bel et bien de l’utopie en l’état du matériel à disposition des joueurs. Sauf que… L’année suivante, l’agent de Kuerten, Jorge Salkeld, lui met entre les mains un tout nouveau cordage mis au point par un ami Belge. « C’était un cordage dur, un peu semblable à du fil de fer, difficile à manipuler, qui triplait le temps passé à corder la raquette tout en provoquant des coupures aux doigts, décrit-il. Mais l’effort en valait la peine. Le cordage était revêtu d’une espèce de caoutchouc qui renforçait le contrôle et augmentait aussi bien la vitesse que la puissance du coup, rendant celui-ci explosif. »

« Sur surfaces rapides il y avait Sampras, et sur terre il y avait Kuerten »

Evgueni Kafelnikov

Sur terre battue, c’est le joueur le plus fort que j’ai croisé. Sur surfaces rapides il y avait Sampras et sur terre il y avait Kuerten. Dans ses pics, il était peut-être plus fort encore que Nadal. Il possédait une lourdeur de balle et une puissance de frappe sans égales de chaque côté. Coup droit comme revers, ça pouvait claquer depuis n’importe quelle position en fond de court, même quand on avait l’impression de l’avoir repoussé dans les bâches. Dans ses grands jours, la note pouvait être salée. Par contre, s’il avait des "hauts", il avait aussi des "bas"… mais, à Roland-Garros, ça basculait toujours du bon côté. Là-bas, il pouvait toujours revenir de nulle part. Trois fois, il m’a fait le coup. Au point que quand je le bats pourtant largement à l’US Open en 2001, je suis resté nerveux jusqu’au dernier point : je savais trop de quoi il était capable ! De nos trois matchs à Roland-Garros, j’ai surtout regret de l’an 2000, où j’avais le match en mains et je considère que c’est ma faute. Dans ce qu’il a produit en 2001 ou dans les deux derniers sets en 1997, il était en revanche juste trop fort, j’étais dominé. »

Convaincu, Gustavo Kuerten accepte de servir de cobaye. L’Espagnol Albert Costa et lui seront les premiers joueurs à faire parler du cordage Luxilon sur le devant de la scène, raflant en particulier quatre Roland-Garros en six ans (1997, 2000 et 2001 pour Kuerten, 2002 pour Costa). « Ce fut une véritable révolution, se souvient Jonas Björkman, toute première victime de marque de Kuerten, au second tour de Roland-Garros 1997, année que le Suédois termina au rang de n°4 mondial. Les cordages synthétiques ont permis d’associer la vitesse au contrôle, la prise de balle précoce et la sécurité, la puissance et les effets… autant d’éléments qui étaient incompatibles avec les cordages en boyaux traditionnels. »

Bientôt, le circuit entier ne jurera plus que par le Luxilon (et ses héritiers)… et pas seulement chez les terriens, à l’image d’Andre Agassi, première star du jeu à franchir le Rubicon. Seuls les attaquants continueront à faire de la résistance, la rigidité du cordage s’accommodant mal du toucher de balle nécessaire à la volée. Mais même eux devront faire des compromis : « Au début, je jouais avec du cordage en 100% boyau, tendu à 29 ou 30 kilos, décrit Björkman. Après, je me suis mis au 50-50 boyau-synthétique et, à la fin, ma tension de raquette était tombée à 21. Et ainsi j’avais toujours la même vitesse, mais j’avais en plus le contrôle ! La contrepartie, c’est que j’ai dû ajuster mon jeu à cette nouvelle donne. A la fin de ma carrière, je ne devais pas faire service-volée plus de 50% du temps. Même sur gazon. »

Et pour ce qui est de la terre, Gustavo Kuerten et Larri Passos quant à eux ont trouvé l’outil permettant de concrétiser leur rêve d’allier la puissance agressive d’un Courier au lift défensif d’un Bruguera… lequel, ironie de l’histoire, sera en finale de Roland-Garros 1997 l’ultime victime, médusée, de celui qu’il a si bien su inspirer.





Larri Passos: « Pour gagner

Roland-Garros, il faut laisser parler son cœur »

Gustavo Kuerten dit de lui qu’il «représente le nord sur ma boussole». S’il y a bien un homme indissociable du parcours de “Guga”, c’est lui : Larri Passos, l’incontournable entraîneur présent à ses côtés de l’âge de 13 ans jusqu’à ses derniers coups de raquettes professionnels. Entretien.

Vous souvenez-vous de votre première visite à Paris ?

La première fois que j’y ai mis les pieds, c’était en 1986. Je me souviens avoir traversé la Seine en bus, c’est une image gravée dans ma mémoire. J’en avais les larmes aux yeux. J’étais un jeune entraîneur de tennis et je réalisais mon premier rêve. Et je me revois me dire que ce serait fabuleux de rencontrer un jeune joueur qui aurait le même amour que moi pour Paris et qui serait capable de jouer les premiers rôles à Roland-Garros. Et “Guga” est arrivé…


Vous êtes pour quelque chose dans sa relation presque mystique avec l’endroit, indépendamment même des résultats ?

La première fois que j’ai emmené “Guga” à Paris, c’était en 1992, avant même qu’il joue le tournoi. C’était un gamin de 15 ans, sans classement, mais je me suis arrangé pour qu’il puisse entrer dans Roland-Garros, s’y balader, s’imprégner. Il s’est passionné lui aussi pour cette ville, son histoire, ce stade, ce tournoi. Pour gagner un Grand chelem, il ne suffit pas de bien jouer. Il faut aussi aimer l’endroit où tu joues, il faut le chérir. Au-delà de la tête, c’est le cœur qui parle. C’est ce qui s’est passé avec “Guga” et je suis content de lui avoir transmis cette amour pour Paris, pour Roland-Garros.


Hotel Montblanc à Paris, premier voyage en Europe, 1992


Sa victoire sortie de nulle part de 1997 est le fruit de cet amour ?

J’en suis certain ! S’il n’était pas tombé amoureux de ce tournoi, il n’aurait jamais gagné. Mais pour moi, c’était une sorte de surprise annoncée. Il était sur une bonne dynamique, il progressait. Mais à l’époque, ça ne se savait pas trop. Les médias n’étaient pas aussi présents… Juste avant “Roland”, il perd à Estoril contre Francisco Clavet, 23e mondial, au tie-break du dernier set. Je lui disais : « Quelque chose de bon va se produire, calme-toi ! C’est une question de détails ». Lui enrageait, voulait que ça aille plus vite. Mais dans ma tête, je savais qu’il pouvait tout déchirer, qu’il suffisait d’un déclic. Par chance ça s’est produit dans le temple sacré du tennis !



A quel stade de sa formation avez-vous senti qu’il était un vainqueur potentiel de Roland-Garros ?

Dès 1993, quand il perd de justesse en quarts de finale du tournoi juniors contre Albert Costa, “la” référence de l’époque sur terre chez les juniors. L’année d’après, il gagne le double. Ça se mettait en place. A l’époque, le Brésil était un pays inexistant sur la carte du tennis, et pourtant nous arrivions à rivaliser avec les meilleurs Espagnols et Européens. Ce n’était pas rien. Il fallait y croire. C’est pour ça que tous les ans, on voyageait en Europe, pour se mesurer aux meilleurs et progresser. De mon côté, cela faisait onze ans que j’allais à Roland-Garros. J’ai observé, analysé, emmagasiné de l’expérience. J’ai déterminé aussi une sorte de profil idéal pour gagner sur terre : un joueur plus grand que la moyenne, plus agressif, qui puisse prendre la balle plus haute et qui soit capable de mettre du lift… “Guga” a su faire tout ça. Il a fallu travailler, évidemment, car “Guga” adorait attaquer mais détestait défendre. On a bossé là-dessus. 1997 était une surprise pour le monde, mais il pratiquait un tennis de très haut niveau à l’époque, et moi je le savais. Quand il a gagné son quart de finale contre Kafelnikov, je savais qu’il allait gagner le tournoi.




C’est ce qu’il dit aussi…

Le match d’avant, en huitièmes contre Medvedev, a été dur nerveusement. Quatre sets de montages russes, puis le match interrompu par la nuit à 2-2 au cinquième set. C’était dur de gérer une telle coupure le soir, dans notre petit hôtel. Le lendemain, j’étais hyper nerveux dans le box, je criais, je l’encourageais, et Bob Brett (le coach de Medvedev, ndlr) me donnait des coups de coude pour que j’arrête de la ramener (rires) ! C’était une scène surréaliste. A 4-4, il est encore mené 0-40, tout près de la défaite donc. Mais quand il a fini par gagner 7/5… Après ces trois matchs de suite gagnés en cinq sets contre Muster, Medvedev et Kafelnikov, j’ai acquis la conviction que "Guga" allait gagner le tournoi. Après le match contre "le blond" (Kafelnikov, ndlr), j’ai dit à "Guga" : « C’est bon, tu peux commencer à faire construire le mur de ta maison, tu vas gagner le tournoi ! »

Kuerten et les remontées fantastiques

Le plus dur contre lui, c’est de conclure. Ils en ont fait l’expérience :

Thomas Muster

troisième tour 1997

a mené 2-0, balle de 3-0,
au 5e set.

Andrei Medvedev

huitième de finale 1997

a mené 2-1, service à suivre, au 5e set, puis encore 0-40 sur le service adverse à 4-4.

Evgueni Kafelnikov

quart de finale 2000

a mené deux sets à un
et 4-2 au quatrième.

Juan Carlos Ferrero

demi-finale 2000

a mené deux sets à un et
3-1 au quatrième.

Michael Russell

huitième de finale 2001

a mené deux sets à zéro et 5-3 au troisième, balle de match sur son service.

Davide Sanguinetti

deuxième tour 2002

a mené deux sets à un et 2-0, 0-40 sur le service adverse, au quatrième set.

Nicolas Almagro

premier tour 2004

a servi pour le match à 5-4
au cinquième set.

On a beaucoup parlé des nombreuses victoires sur le fil, des remontées fantastiques, ayant jalonné ses trois titres… A l’opposé, y a-t-il des défaites qui vous laissent des regrets ?

La principale c’est 2004. “Guga” avait fait tellement d’efforts pour revenir après son opération… Après la victoire contre Federer, il joue David Nalbandian en quarts de finale. Il a plusieurs balles pour emmener Nalbandian au cinquième set, dont une perdue sur un retour de service facile. Je ne l’ai pas digéré, ce point-là. S’il le marque, il gagne le cinquième set, le match et le tournoi, j’en suis convaincu. Comme en 1999, d’ailleurs. Il jouait tellement bien cette année-là. Mais il s’est levé le matin des quarts de finale, il faisait moche, il y avait du vent, “Guga” était de mauvaise humeur et Medvedev en a profité pour prendre sa revanche. “Guga” aurait dû gagner le tournoi là aussi. En fait, il aurait dû gagner cinq fois Roland-Garros (rires). Mais bon, je ne vais pas me plaindre, surtout qu’il aurait pu en perdre certains qu’il a gagnés. Trois c’est bien, non (sourire) ?


Les blessures de “Guga” ont empêché que sa route croise celle de Rafael Nadal. Vous le fantasmez aussi, ce choc entre les deux derniers géants en date sur terre battue ?

“Guga” - “Rafa” sur terre, c’aurait été un match fantastique. “Guga” avait l’avantage de pouvoir varier son jeu – ce que les meilleurs joueurs actuels sur terre battue derrière “Rafa” peinent à réaliser. Pour gagner Roland-Garros, et surtout gagner plusieurs fois, il faut avoir un plan B, un plan C, un plan Z… “Guga” aurait eu plus d’armes pour faire souffrir “Rafa”, c’est certain.







Que devenez-vous depuis la fin de carrière de Gustavo ?

Je travaille toujours dans mon académie de Camboriu, dans le sud du Brésil, là où j’ai formé “Guga”. J’y forme des jeunes joueurs de 6 à 16 ans et j’accueille aussi des enfants défavorisés de la région. Mais je délègue beaucoup car j’habite désormais une bonne partie de l’année en Floride. Mes filles y étudient et s’y sentent bien. Je fais aussi du consulting à l’occasion pour des fédérations, je commente certains tournois féminins pour la télévision brésilienne et je collabore aussi ponctuellement avec quelques joueuses. Récemment, j’ai passé quelques semaines à Roland-Garros avec la Française Alizé Lim. C’était magnifique, j’ai senti la tendresse que les gens ont encore pour moi, ça fait vraiment plaisir. Le personnel du stade, les gars de la sécurité, ils me regardent tous avec un sourire comme s’ils se souvenaient…


Ce stade continue de vous émouvoir ?

Oh oui ! Je ressens toujours un frisson quand j’en franchis les grilles. Ça me touche et au fond de moi je me dis que mon histoire avec Roland-Garros n’est pas terminée. Je peux encore y faire quelque chose. Dès que je rentre dans cette enceinte, je me transforme. C’est une sensation incroyable. Quand j’entraîne là-bas, j’ai l’impression de faire corps avec la balle, d’en faire ce que je veux… Pour gagner un tournoi comme Roland-Garros, il faut la tête, les bras et les jambes, c’est une évidence. Mais ce qui va faire la différence, c’est le cœur. Les sacrifices faits pour en arriver là et le rêve profond de chacun. Nous, notre rêve, c’était de gagner Roland-Garros ! Et on l’a fait !



“Guga”, icône brésilienne:

un champion de tennis… et « une bonne personne »

Il y a le “Guga” champion de tennis, le “Guga” chouchou de Roland-Garros… et au Brésil, alors, quelle image est la sienne ? De Rio de Janeiro à Sao Paulo en passant par Florianopolis, nous avons été prendre la température.

Guga” ? C’est l’incarnation du bonheur ! Il est toujours joyeux, transmet beaucoup d’émotions, souvent très positives. Il paraît sincère et authentique. C’est un vrai champion et, au-delà de ça, pour moi c’est surtout une bonne personne, meilleure que beaucoup d’autres idoles brésiliennes. » Comme Tomaz, musicien trentenaire de Rio de Janeiro, l’enthousiasme est de rigueur au Brésil quand il s’agit d’évoquer le triple vainqueur de Roland-Garros.

Avocate à Sao Paulo, Isabela, 29 ans, se souvient de l’engouement soudain pour ce grand gamin souriant lorsqu’il a soulevé sa première coupe des Mousquetaires, en 1997 : « Au Brésil, on a tendance à rapidement propulser les gens au rang d’idoles. Par exemple Thiago Braz da Silva qui a gagné la médaille d’or de saut à la perche lors des Jeux olympiques de Rio… Personne ne le connaissait avant ça et maintenant c’est une énorme star. Pour “Guga” aussi ça a été très vite après son premier titre à Roland-Garros. Mais si sa popularité n’a jamais cessé de croître ensuite, c’est autant en raison de ses résultats que de sa personnalité. »

Au début, Kuerten était surtout connu pour ses résultats… ainsi que son style bien à lui : « Je me souviens très bien des sons si particuliers qu’il faisait en jouant, on en rigole encore maintenant. C’est un peu caricatural mais c’est toujours avec affection », raconte par exemple Flavio, chauffeur de taxi à Rio de Janeiro. Puis son charisme, sa sensibilité et sa sincérité ont fait de celui qui a été trois fois désigné sportif de l’année au Brésil (1997, 2000, 2001) une immense star. « La première image qui me vient en tête quand je pense à lui, c’est le cœur qu’il avait dessiné sur la terre battue de Roland-Garros en 2001 », se souvient avec émotion Isabela.

« Cette balle de break à 5-5 me hante encore »

Alex Corretja

« Cette balle de break à 5-5 au deuxième set me hante encore quinze ans plus tard. Un très long échange, et à la fin mon attaque de revers sort de peu dans le couloir… Dans la foulée, c’est “Guga” qui me breake et gagne le set. J’ai pris un coup derrière la tête. Psychologiquement, j’étais bloqué. Alors que j’avais fait un super début de finale, je revoyais soudain face à moi le gars qui me battait systématiquement, le meilleur joueur du monde sur terre battue. Les deux derniers sets ont été un cauchemar. Nous avons reparlé de ce match par la suite, des conditions venteuses… Il m’a dit penser qu’il ne serait pas revenu s’il s’était retrouvé mené deux sets à rien – je ne sais pas si ça doit me consoler ! Peut-être que cette finale s’est jouée à deux centimètres près en revers… Mais “Guga” avait l’habitude de gagner ce genre de finales. Moi, je n’étais pas un super champion et gagner Roland-Garros juste une fois aurait été un rêve. Je pense que cette différence s’est vue dans nos manières respectives de réagir dans cette finale. »

Ici tout le monde adore “Guga” d’abord parce que c’est un gentil, reprend Isabela. Pendant les Jeux olympiques, il commentait pour la télévision brésilienne et il était souvent très ému. Il a même pleuré plusieurs fois pendant les directs. Du coup certaines personnes ont fait des “mèmes” sur les réseaux sociaux en le comparant souvent à un petit labrador trop mignon ! » Au point que le champion s’est ensuite vu offrir un petit labrador baptisé Medalha (médaille) en clin d’œil à ce phénomène estival.

Les Jeux de Rio en 2016, où il fut le relayeur choisi pour entrer dans le stade Maracanã avec la flamme olympique à la main, ont permis aux plus jeunes de le découvrir, quinze ans après sa dernière victoire à Roland-Garros. « J’ai bien sûr déjà vu des photos de lui sur un court mais je n’étais pas encore née lors de sa première victoire et ce ne sont pas des images qui me viennent spontanément, explique Marie-Isabelle, 18 ans, étudiante, Rio de Janeiro. Quand on me parle de “Guga”, je pense à un joueur de tennis connu évidemment, mais je vois surtout son visage aujourd’hui, son sourire et son ton bienveillant quand il commente. »

Le vecteur d’une certaine

démocratisation du tennis

Son investissement au sein de sa fondation, Instituto Guga Kuerten, qui œuvre en faveur des enfants et personnes défavorisées, est aussi pour beaucoup dans sa popularité. « Je suis originaire de la région de Florianopolis et, s’il est une vraie idole pour tous les Brésiliens, je crois que c’est encore plus vrai là-bas, explique Laura (26 ans, avocate). Tout le monde a de l’admiration pour lui et pour les projets sociaux qu’il mène en faveur des enfants défavorisés. Je n’ai jamais entendu quelqu’un au Brésil dire qu’il n’aime pas Gustavo Kuerten. »

Si, depuis sa retraite, le Brésil attend toujours celui qui lui succèdera au plus haut niveau mondial, grâce à l’ex-numéro 1 mondial, le tennis a gagné en visibilité et en popularité dans un pays où le foot reste, de loin, le sport roi. « Je ne sais pas si le tennis s’est beaucoup développé grâce à “Guga” mais je suis sûre qu’il s’est démocratisé, explique Laura. On voyait le tennis comme un sport de riches et les choses ont un peu changé avec lui. »

Une impression partagée par Tomaz, qui développe : « L’image du tennis a changé grâce à lui. Cela ne veut pas dire que les enfants pauvres ont vraiment pu commencer à jouer au tennis car cela reste un sport cher et qu’il n’y a pas vraiment de courts disponibles en-dehors des clubs, mais ce qui est sûr, c’est qu’il y a plus de fans de tennis qu’avant. Et même lorsque, comme moi, on ne s’intéresse pas spécialement au tennis, on sait ce que représente Roland-Garros. On sait qu’un Brésilien peut réussir au plus haut niveau en tennis parce que “Guga” l’a fait. »

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